La Sainte Trinité algérienne : Islam, Arabité, Amazighité — contre l’ennemi de toujours

Il ne s’agit pas d’un échec de solidarité. Il s’agit d’un programme. Il ne s’agit pas d’un oubli passager. Il s’agit d’une architecture du silence, d’un quadrillage minutieux des affects et des perceptions. Car la tragédie palestinienne n’est pas seulement la conséquence d’un rapport de force militaire — elle est aussi l’aboutissement d’un processus mondial de neutralisation cognitive des peuples arabes, mené depuis des décennies à travers les institutions, les savoirs et les subjectivités. Et l’Algérie, dans cette guerre invisible, est un laboratoire parfait.

Le pouvoir comme dispositif de désactivation

Depuis l’indépendance confisquée de 1962, le pouvoir militaire algérien ne gouverne pas par le droit mais par la gestion des fractures. Il ne produit pas de légitimité, mais des mécanismes de dépolitisation radicale : ethnisation des débats, folklorisation de la mémoire, bureaucratisation des conflits. Il ne cherche pas l’unité mais l’équilibre des antagonismes — un équilibre instable, constamment entretenu par la répression, la surveillance et la saturation de l’espace intellectuel par des figures loyales et stériles.

Là où une élite pourrait émerger, le régime place un écran : une chaire vidée de sa puissance critique, une subvention conditionnelle, une tribune verrouillée, un passeport confisqué. Le pouvoir ne tue plus physiquement : il assèche les conditions d’émergence d’un esprit libre. Toute tentative de penser la nation depuis la trinité réelle — arabité comme horizon linguistique, Islam comme vecteur éthique, amazighité comme enracinement matriciel — est aussitôt délégitimée comme passéiste, populiste ou dangereusement subversive.

Le rôle des cercles académiques internationaux : produire le doute

Mais ce quadrillage ne se limite pas aux frontières de l’État. Il s’articule, en parfaite continuité, avec les logiques des grandes fabriques de savoir globalisé : les cercles académiques dominants, souvent adossés aux fondations transatlantiques, agissent comme dispositifs d’assignation identitaire. Ce n’est pas un complot dans l’ombre, mais une série d’actes banals, publiés, financés, peer-reviewed — où l’Algérie est systématiquement lue à travers le prisme de la « fracture kabyle-arabe », de la « répression islamiste », ou de la « déconstruction du nationalisme ».

Ces récits ne sont pas neutres. Ils produisent ce qu’ils prétendent décrire. Ils imposent aux intellectuels algériens une grammaire académique étrangère, une logique de reconnaissance qui réécrit les clivages internes à la société algérienne pour mieux les figer. L’universitaire qui parle d’unité est disqualifié comme idéologue. Celui qui parle de fragmentation est invité aux colloques internationaux.

Cette logique épistémique est, en dernière analyse, un instrument stratégique de guerre cognitive : elle détourne la pensée algérienne de ses référents propres pour l’intégrer dans un récit global où Israël est un fait accompli, et la Palestine un souvenir gênant. Penser la Palestine aujourd’hui depuis l’Algérie est un acte de dissidence — non parce qu’il est interdit, mais parce qu’il est disqualifié comme non scientifique, non pertinent, non moderne.

La Trinité niée : Arabité, Islam, Amazighité

C’est ici que réside la fracture fondamentale. Car l’Algérie ne pourra jamais redevenir une force régionale, ni se tenir debout devant le martyre palestinien, tant qu’elle n’aura pas refondé ses fondements symboliques à partir de ce que le pouvoir veut absolument faire taire : l’Arabité comme lien transnational, l’Islam comme cosmologie du juste, l’Amazighité comme socle matriciel de résistance.

Ces trois vecteurs ne sont pas en concurrence. Ce sont les axes d’une subjectivité politique libératrice. Mais ils ne peuvent renaître que hors du cadre que l’État impose. Car le pouvoir militaire algérien ne tolère que des identités gestionnables, neutralisées, négociables. Il promeut une arabité vide de langue, une islamité folklorique, une amazighité segmentée. Il ne craint pas ces trois dimensions séparément ; il craint leur jonction subversive, capable de fédérer un peuple et de briser les lignes de fragmentation.

Saboter l’émergence d’une élite organique : la stratégie du désert

Toute élite algérienne véritablement porteuse de cette trinité est tuée dans l’œuf. Pas par assassinat — mais par asphyxie méthodique : marginalisation institutionnelle, harcèlement administratif, isolement social. Les esprits les plus féconds sont condamnés à l’exil, à la schizophrénie ou à la soumission. Les autres, choisis pour leur docilité, sont promus : ils ne pensent pas, ils reproduisent.

Ce n’est pas une guerre contre les intellectuels. C’est une guerre contre la possibilité même d’une pensée libératrice, enracinée dans la mémoire, tournée vers le monde musulman, capable de dire : « Nous sommes Algériens, arabes de cœur, amazighs de sang, musulmans d’espérance, et nous ne reconnaîtrons jamais Israël. »

Le régime militaire sait qu’un tel discours, incarné par des figures visibles, serait le début de la fin de son monopole narratif. Alors il fabrique ses propres oppositions : des islamistes inoffensifs, des berbéristes enfermés dans la langue, des républicains sans république. Il neutralise par la multiplication des simulacres.

Résister, c’est unir les fragments interdits

Résister aujourd’hui ne consiste pas à s’opposer frontalement à l’État par les armes ou la rhétorique. Cela consiste à refonder la pensée politique en dehors des logiques binaires imposées : arabité contre amazighité, islam contre modernité, nation contre universel.

La vraie résistance consiste à créer un espace symbolique tiers, un soubassement nouveau où ces dimensions ne sont plus des catégories ethniques ou idéologiques, mais des expressions d’une même volonté de réappropriation.

Ce n’est qu’à ce prix que la cause palestinienne redeviendra centrale — non comme un slogan, mais comme structure de vérité. Ce n’est qu’à ce prix que l’Algérie pourra briser la servitude cognitive qui l’empêche de se tenir aux côtés de Gaza autrement qu’en discours.

L’avenir comme revanche sur la fragmentation

Ce que le pouvoir militaire redoute, ce n’est pas le soulèvement. Il sait le contenir. Ce qu’il redoute, c’est la lente coagulation des subjectivités éveillées, celles qui refusent la désarticulation du sens, celles qui parlent à la fois l’arabe, le tamazight et le Coran, celles qui regardent la Palestine sans lunettes géopolitiques, avec des larmes de fraternité politique.

Face au génocide en cours, il ne suffit plus de dénoncer Israël. Il faut démonter le régime de savoir qui permet qu’Israël existe sans conséquences, et que l’Algérie existe sans conscience.

Ce combat commence ici, maintenant — dans chaque mot qui refuse la fragmentation, dans chaque silence qui refuse l’oubli.

Khaled Boulaziz