La mascarade des états-majors : quand Alger se compromet avec l’Inde de Modi

30 août 2025

Il y a dans l’air de notre pays une odeur de poudre froide et de mensonge chaud. On nous répète que « les relations militaires algéro-indiennes connaissent un nouvel élan », qu’un « souffle neuf » parcourt les états-majors, que l’Algérie, en s’ouvrant à New Delhi, trace « des perspectives stratégiques » radieuses. Mais derrière ces mots qui sonnent creux se cache une réalité autrement plus amère : ce rapprochement n’est pas un sursaut, mais une illusion. Car l’Inde que l’on nous propose aujourd’hui comme partenaire privilégié n’est plus l’Inde fraternelle de Nehru ou d’Indira Gandhi, cette Inde du non-alignement qui, hier, partageait notre lutte contre le colonialisme. C’est l’Inde de Modi, l’Inde des pogroms contre ses propres citoyens musulmans, l’Inde qui s’agenouille devant l’entité sioniste et achète ses drones pour écraser d’autres opprimés.

On nous parle de « coopération militaire » comme d’une potion magique. Mais regardons froidement : que peut nous apporter une armée qui, récemment, s’est enlisée face au Pakistan et qui, malgré ses milliards dépensés en « ferraille » importée d’Occident, de Russie ou d’Israël, a montré ses limites stratégiques ? Ce n’est pas un jugement à l’emporte-pièce, c’est un constat que les analystes eux-mêmes relèvent : la machine de guerre indienne brille dans les parades mais trébuche sur le terrain, prisonnière de son gigantisme bureaucratique et de ses contradictions internes. Si nous cherchons une école militaire, devons-nous vraiment nous tourner vers un partenaire qui collectionne les armes comme on collectionne des trophées poussiéreux, sans parvenir à transformer cette accumulation en efficacité ?

L’Algérie n’est pas née pour devenir le marché captif des industries de mort, qu’elles soient russes, françaises, américaines ou indiennes. Notre armée, forgée dans le feu du maquis, a été l’émanation du peuple en lutte, non l’appendice d’un complexe militaro-industriel étranger. Chaque char importé qui rouille sur un terrain d’exercice, chaque missile acheté à prix d’or pour flatter l’orgueil de quelques généraux, est une gifle donnée aux enfants faméliques de Gaza, une gifle donnée aux familles de nos martyrs, une gifle donnée à notre propre avenir.

On nous explique que les échanges de visites entre chefs d’état-major indiens et algériens seraient le signe d’une « dynamique nouvelle ». Mais quelle dynamique, sinon celle du conformisme géopolitique le plus servile ? Le général Dwivedi qui s’affiche à Alger après avoir défilé aux côtés de l’armée israélienne, c’est la caricature même de l’« ami » qui, en serrant votre main, serre aussi celle de votre bourreau. Peut-on à la fois commémorer le 1er novembre et célébrer celui qui arme les oppresseurs de la Palestine ? Peut-on chanter l’héroïsme d’Abane Ramdane et signer des contrats avec ceux qui s’inspirent d’un nationalisme d’exclusion, qui brûlent les maisons des musulmans en Inde et applaudissent les massacres de Rafah ?

Certains rétorquent : « Nous faisons de la diplomatie équilibrée, nous devons parler avec tous. » Oui, l’Algérie doit dialoguer avec le monde entier. Mais dialoguer ne signifie pas se compromettre ni se laisser instrumentaliser dans une mise en scène où notre drapeau servirait de décor à une opération de blanchiment politique. L’équilibre diplomatique n’est pas synonyme de cécité morale. L’équilibre n’exige pas que l’on sacrifie la cohérence ni que l’on oublie notre rôle singulier dans le concert des nations.

La question n’est pas de rejeter l’Inde en tant que peuple. Elle est notre sœur ancienne, compagnon de route du tiers-monde insurgé, creuset d’une civilisation brillante, foyer de poètes, de penseurs et de combattants de la liberté. Mais l’Inde de Modi, qui prétend incarner cette grandeur, en est la caricature grinçante. Indira Gandhi avait fait d’Alger un pilier du mouvement des non-alignés ; Modi fait de Tel-Aviv un partenaire stratégique. Le contraste est si violent qu’il confine au sacrilège. L’une s’asseyait aux côtés de Boumediene pour exiger un nouvel ordre économique mondial ; l’autre applaudit aux bombardements qui réduisent en poussière les hôpitaux de Gaza.

On nous vante la technologie militaire indienne, mais à quoi bon ? À quoi bon importer encore des blindés ou des radars qui ne nous garantissent ni souveraineté technologique ni indépendance stratégique ? L’Algérie a besoin de souveraineté alimentaire, de recherche scientifique, d’écoles ouvertes et de médecins équipés—notre peuple meurt plus de la faim organisée à Gaza que du manque de chars à Tamanrasset. L’Inde pourrait être, si elle en avait la volonté politique, un partenaire en matière de pharmacie, d’informatique, d’agriculture durable. Mais ce que propose Modi, ce sont des canons, des exercices conjoints, des salves dans le désert : la répétition générale d’une guerre qui ne sera jamais la nôtre.

Et nos dirigeants, fascinés par le clinquant des uniformes et les promesses de contrats, se laissent séduire. Comme si l’honneur d’un État se mesurait au nombre de signatures au bas d’un protocole ! Comme si la grandeur se réduisait à l’épaisseur d’un carnet de chèques ! Non, la grandeur se mesure à la capacité de dire « non » quand tout le monde dit « oui », à rester fidèle à sa propre histoire alors que l’air du temps pousse à la compromission.

Il faut avoir le courage de le dire : ce rapprochement est celui des dupes et des ignares. Les dupes qui croient acheter de la puissance en important des cargaisons de ferraille militaire. Les ignares qui imaginent que la mémoire de la guerre d’indépendance peut se monnayer contre quelques manœuvres conjointes. Les dupes qui se persuadent que serrer la main de Modi, c’est parler à l’Inde éternelle. Les ignares qui refusent de voir que cette main serre déjà celle d’un Netanyahou enivré de sang.

L’Algérie a toujours gagné quand elle a choisi la hauteur, la parole claire, la fidélité à ses principes. Elle a toujours perdu quand elle a cru qu’en s’asseyant à la table des puissants du moment, elle gagnerait leur respect. Ce respect, nous l’avons obtenu en payant de notre sang, pas en payant des factures d’armement. Ne l’oublions pas.

La diplomatie n’est pas un carnaval où l’on se déguise pour plaire aux spectateurs de passage. C’est un art grave, où chaque geste engage l’avenir. Et dans ce théâtre, il est des rôles que nous ne pouvons pas jouer sans trahir ce que nous sommes. Alors, répétons-le sans détour : l’Inde de Modi n’est pas l’Inde d’Indira, et ce rapprochement militaire n’est qu’un mirage, une mise en scène pour les caméras, un marché de dupes. L’Algérie vaut mieux que cette comédie de ferraille et de sang.

Khaled Boulaziz