La dépossession programmée : quand le régime militaire brade les mines de l’Algérie

L’adoption récente de la nouvelle loi minière en Algérie ne relève pas d’une simple réforme sectorielle. Elle signe une inflexion dangereuse dans l’orientation stratégique du pays : celle d’un pouvoir militarisé qui, à défaut de légitimité populaire, cherche à consolider sa survie par la cession méthodique des richesses nationales. En autorisant désormais les investisseurs étrangers à détenir jusqu’à 80 % des projets miniers, cette loi acte la dénationalisation d’un secteur vital – au profit des intérêts transnationaux, au détriment du peuple.

Là où l’on aurait pu espérer un débat national transparent, des garanties constitutionnelles, un encadrement environnemental strict, l’on trouve un vote à la hâte, une quasi-unanimité parlementaire qui ne reflète que le vide démocratique dans lequel opère le régime. Ce dernier, fort de son contrôle sécuritaire et institutionnel, impose des choix économiques majeurs sans consultation, sans garde-fous, sans consentement. La loi ne prévoit ni droit de préemption de l’État, ni obligation de transfert technologique, ni mécanismes robustes de contrôle écologique. C’est un chèque en blanc donné aux multinationales.

Or, le plus troublant n’est pas tant ce qu’autorise la loi que le moment dans lequel elle s’inscrit. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’Algérie ne traverse pas une crise financière aiguë. Le pays n’est pas étranglé par une dette extérieure, ne dépend pas d’une aide structurelle d’urgence, et jouit même d’une relative aisance grâce aux revenus pétroliers. Rien ne justifie donc une telle précipitation, sinon une logique de survie politique. La caste au pouvoir, dont le socle est militaire, ne gouverne plus en fonction d’un horizon collectif, mais d’une seule finalité : se maintenir à flot. Et pour cela, elle est prête à céder ce qu’elle ne possède pas : les ressources communes, le sous-sol, le long terme.

Cette stratégie n’est pas nouvelle dans les régimes autoritaires. Elle s’inscrit dans un modèle connu d’extractivisme militarisé, où l’État devient l’intermédiaire entre les appétits du capital international et les ressources d’un territoire soumis. Dans ce schéma, la souveraineté n’est plus un projet, mais une fiction. L’économie devient un outil de troc : le pouvoir échange la stabilité politique contre des concessions minières, la reconnaissance diplomatique contre des gisements, le silence international contre des contrats opaques.

Et pourtant, quelque chose change. L’Algérie de 2025 n’est plus tout à fait celle des décennies précédentes. Car si les institutions sont verrouillées, si les relais partisans traditionnels peinent à incarner l’opposition, une autre forme de conscience se manifeste – diffuse, fragmentaire, mais réelle. Une conscience populaire, non encadrée par les appareils, portée par des voix autonomes : des chercheurs en géologie dénonçant la braderie, des journalistes indépendants documentant les effets sociaux de l’extraction, des habitants de régions minières refusant de voir leurs terres transformées en zones sacrifiées.

Ce réveil ne prend pas la forme d’un parti ou d’un programme. Il échappe aux formats politiques habituels, souvent discrédités par leur proximité avec les centres de pouvoir. Mais il exprime une rupture dans l’imaginaire : de plus en plus d’Algériens comprennent que la souveraineté ne se résume pas à des discours creux sur l’indépendance, mais se joue concrètement dans la gestion des ressources, la transparence des contrats, le respect de l’environnement, et le refus de l’irréversibilité. Ce n’est pas un sursaut nationaliste. C’est une exigence de justice.

Les dégâts que cette loi pourrait causer sont immenses. Non seulement elle expose le pays à une dépendance accrue vis-à-vis de sociétés sans ancrage local, mais elle détruit les conditions d’une planification durable. Elle met en péril les nappes phréatiques, les écosystèmes déjà fragiles, et les conditions de vie dans des régions entières. Elle creuse le fossé entre le nord et le sud, entre les centres de pouvoir et les périphéries minières, entre les générations actuelles et celles à venir.

Le pouvoir peut bien invoquer la modernisation, le besoin de capitaux, ou la promesse de développement. Ces justifications sonnent creux dans un pays où les richesses n’ont jamais été équitablement redistribuées, où les bénéfices du pétrole ont nourri des fortunes privées, des clientèles sécuritaires et des budgets opaques. Rien n’indique que les métaux précieux suivront un autre destin.

La question aujourd’hui n’est donc pas technique. Elle est politique. À qui appartient l’Algérie ? Aux détenteurs du pouvoir militaire, ou à son peuple ? Qui peut décider du sort des terres rares, de l’or, du fer, du lithium ? Un parlement verrouillé, ou une nation consciente d’elle-même ? La loi minière ne sera pas seulement jugée sur ses résultats économiques. Elle restera comme un marqueur de l’époque : celle où un régime a préféré se vendre que se réformer.

Khaled Boulaziz