La trahison de Khomeini : Les idéaux d’Ali Shariati et la révolution iranienne

Dans la vision du monde de l’Unicité, l’homme ne craint qu’une seule puissance et n’est responsable que devant un seul juge. Il se tourne vers une seule Mecque et dirige ses espoirs et ses désirs vers une seule source. Et le corollaire est que tout le reste est faux et inutile : toutes les tendances, aspirations, peurs, désirs et espoirs divers et variés de l’homme sont vains et stériles.

Ali Shariati

Introduction

Dans le ciel intellectuel du XXᵉ siècle musulman, rares sont les figures qui ont su conjuguer avec autant de force la ferveur du croyant, la rigueur du sociologue et la fougue du révolutionnaire qu’Ali Shariati (1933–1977). Martyr intellectuel avant la lettre, il incarne le paradoxe d’un penseur profondément ancré dans la tradition islamique, mais résolument tourné vers la modernité et la justice. Son œuvre, traversée par une tension constante entre la foi et la révolte, a façonné les imaginaires politiques de tout un peuple. Si la Révolution iranienne de 1979 doit beaucoup à sa pensée, elle en a trahi, dans le même mouvement, l’essence. Ce que Shariati voulait être une renaissance spirituelle et sociale fut transformé par les mollahs en une confiscation du sacré au profit du pouvoir.

À Paris, où il étudia à la Sorbonne, Shariati découvrit la pensée critique occidentale et entra en résonance avec les courants révolutionnaires du tiers-monde. C’est là qu’il fit la rencontre déterminante de l’œuvre de Frantz Fanon, dont la voix résonnait alors comme celle d’un prophète laïc de la décolonisation. De cette lecture naquit un dialogue silencieux entre l’Algérie insurgée et l’Iran en gestation, entre la rage des damnés de la terre et la quête métaphysique des croyants humiliés. Fanon apprit à Shariati que la libération politique sans libération intérieure n’est qu’une illusion, et que la décolonisation véritable doit arracher l’homme à la servitude mentale du colonisé.

Ainsi s’ébaucha, sous la plume de Shariati, une synthèse inédite : un islam révolutionnaire, à la fois spirituel et matérialiste, enraciné dans le chiisme des origines mais nourri de la pensée critique moderne. Cette synthèse, il la forgea dans une œuvre ardente, écrite dans un style baroque, prophétique, saturé de symboles. C’est dans cette perspective qu’il élabora sa fameuse distinction entre le chiisme alawite — celui d’Ali, du courage et de la justice — et le chiisme safavide, celui des mollahs, du pouvoir et du rituel. Dans cette opposition, Shariati voyait le drame historique de l’islam : sa transformation, par les siècles et les dynasties, d’une religion de libération en instrument de soumission.

Fanon et Shariati : l’alchimie des révoltes

Fanon avait démontré que le colonialisme ne se contentait pas de conquérir des terres ; il colonisait les âmes. Dans Les Damnés de la Terre, il exhorte les peuples du Sud à briser le miroir déformant de l’Occident, à cesser de se voir à travers les yeux de leurs maîtres. Cette idée résonna profondément chez Shariati, qui voyait dans la modernisation du Shah un autre visage du colonialisme : un impérialisme intériorisé, dissimulé sous le vernis de la laïcité et du progrès.

Pour lui, l’Occident n’avait pas seulement imposé ses structures économiques : il avait imposé sa vision du monde, sa hiérarchie des valeurs, son culte de la raison désenchantée. Derrière le masque de l’humanisme se cachait une domination plus subtile — celle de la rationalité instrumentale qui réduit l’homme à un rouage, la foi à une superstition et la société à un marché. Dans ses conférences, Shariati dénonçait cette Aufklärung impériale, cette lumière mensongère qui, sous prétexte d’émancipation, avait vidé l’existence de toute transcendance.

Mais Shariati ne fut jamais un nostalgique du passé. Il ne prêchait pas le retour à un âge d’or mythique. Son ambition était dialectique : il voulait réconcilier la profondeur spirituelle de l’islam avec la dynamique de la modernité, non pas en copiant l’Occident, mais en lui opposant une alternative. Cette alternative, il la concevait comme une révolution intérieure et collective — un jihad spirituel et social. Ainsi, là où Fanon voyait la guérilla, Shariati voyait la Ummah réconciliée avec elle-même ; là où Fanon prônait la violence rédemptrice, Shariati prônait la foi transformatrice.

Le discernement fondamental : chiisme alawite et chiisme safavide

C’est dans cette perspective que Shariati formula sa plus célèbre opposition conceptuelle : le chiisme alawite versus le chiisme safavide. La distinction ne relevait pas seulement de l’histoire religieuse, mais d’une véritable typologie du pouvoir. Le chiisme alawite, disait-il, est la religion de la justice et de la contestation ; le chiisme safavide, la religion de la hiérarchie et de la résignation.

Le premier plonge ses racines dans la figure d’Ali ibn Abi Talib, ce calife philosophe, ce guerrier du juste milieu, pour qui gouverner signifiait servir. Dans son esprit, la foi n’était pas soumission mais responsabilité. Ali, modèle du dirigeant incorruptible, symbolisait une utopie politique fondée sur l’équité, la solidarité et la rigueur morale. À ses yeux, le pouvoir n’était pas une conquête mais un fardeau, un mandat confié par Dieu au service des démunis. Cette vision, Shariati la réinterprète comme un modèle de socialisme islamique : un ordre où la justice ne s’oppose pas à la foi, mais en est la condition.

Le second chiisme, celui des Safavides, naquit au XVIᵉ siècle dans la Perse impériale. En érigeant le chiisme en religion d’État, la dynastie safavide avait certes unifié l’Iran, mais au prix d’une trahison spirituelle. Le clergé y trouva son trône, la foi devint instrument d’un empire. La piété se mua en protocole, la ferveur en dogme, la résistance en soumission. Ce chiisme-là est celui des processions somptueuses, des lamentations ritualisées, des turbans arrogants et des hiérarchies cléricales. Il transforme Karbala — symbole de la révolte de Husayn contre l’injustice — en théâtre de deuil collectif, vidé de sa puissance révolutionnaire.

Pour Shariati, cette dérive n’était pas seulement historique : elle demeurait vivante, incarnée dans la domination du clergé iranien contemporain. Il voyait dans les mollahs les descendants spirituels des Safavides : des hommes qui ont remplacé l’esprit par la lettre, la justice par la morale, la révolte par la prédication.

Revenir à Ali : la foi insurgée

Contre cette fossilisation du chiisme, Shariati appela à une renaissance : celle d’un islam insurgé, redevenant la voix des opprimés. Dans ses conférences de Mashhad, il invitait les jeunes Iraniens à se réapproprier leur religion, non comme un héritage figé, mais comme une énergie de transformation. L’islam, disait-il, n’est pas une théologie mais une praxis : une façon d’être au monde. Ali et Husayn n’étaient pas des saints, mais des révolutionnaires. Leur spiritualité n’était pas fuite, mais combat.

Dans cette vision, la foi devient moteur de justice. Elle ne se contente pas de sauver les âmes ; elle sauve la dignité. Shariati proposait un modèle politique inspiré de l’éthique d’Ali : une société égalitaire, fraternelle, animée par la solidarité. Ce socialisme islamique, loin de tout matérialisme, voulait unir la justice économique à la transcendance morale. L’islam, pour lui, devait redevenir la religion des pauvres contre les riches, des justes contre les puissants, de la vérité contre les institutions.

Mais pour que cet idéal prenne forme, encore fallait-il que les intellectuels sortent de leur torpeur. Shariati leur assignait une mission quasi prophétique : éveiller les consciences, éduquer les masses, traduire la foi en action. Le savoir, disait-il, n’est rien s’il ne devient résistance. L’intellectuel n’est pas un ornement de la société, mais son ferment. Dans ses écrits, il fustige la complaisance de ceux qui prêchent le progrès tout en pactisant avec la tyrannie. Il appelle à un humanisme islamique, à la fois révolutionnaire et spirituel, où l’homme se reconstruit en s’opposant.

Shariati et la Révolution : le prophète trahi

La mort prématurée de Shariati, à Londres, en 1977, à peine deux ans avant la Révolution iranienne, fut un drame à la fois personnel et historique. Car lorsque le peuple iranien se souleva enfin, c’était en partie à travers ses mots. Les sermons enregistrés de Khomeiny et les textes de Shariati circulaient dans les mêmes valises clandestines. Les foules croyaient voir dans le vieil ayatollah l’incarnation du rêve du jeune intellectuel. L’illusion fut brève.

Ce qui devait être la révolution d’Ali se mua en restauration des Safavides. Les mollahs, héritiers des vieilles hiérarchies, confisquèrent la parole du peuple et la travestirent en loi. L’État théocratique, fondé sur la Velayat-e Faqih (le gouvernement du jurisconsulte), transforma la foi en appareil d’État. Sous prétexte de défendre l’islam, ils instaurèrent un régime où la religion n’était plus qu’un instrument de domination politique. Les tribunaux religieux remplacèrent les tribunaux civils, la police de la morale supplanta la conscience, et la ferveur populaire se mua en silence craintif.

Si Shariati avait vécu, il aurait reconnu dans cette République islamique le triomphe du chiisme safavide : la victoire du clergé sur la communauté, du dogme sur la liberté. Ce qu’il appelait le « coup de poignard dans le dos de l’islam » s’était accompli sous les acclamations de ceux qui croyaient vivre sa prophétie. La révolution du peuple fut confisquée par les gardiens du sacré, qui transformèrent la parole de Husayn en code pénal.

Ainsi, la Révolution iranienne, née de la soif de justice, devint un régime de surveillance et de peur. Le rêve d’un islam émancipateur se transforma en cauchemar de l’État religieux. Les mêmes mollahs qui invoquaient Ali pour mobiliser les foules en firent une icône pour justifier leur autorité. Ce que Shariati avait voulu spirituel et égalitaire devint autoritaire et patriarcal.

La postérité d’un visionnaire

Ali Shariati reste, malgré tout, une figure incontournable du XXᵉ siècle. Son œuvre, éclatante et tourmentée, continue d’habiter les consciences qui refusent le compromis entre la foi et la liberté. Il n’a pas simplement cherché à réformer la religion : il a voulu la ressusciter, la purifier de ses usurpateurs, la rendre à son souffle d’origine. Dans un monde où l’islam est souvent réduit à un discours politique ou à un dogme moral, Shariati nous rappelle qu’il fut d’abord un appel à la justice et à la dignité humaine.

La distinction qu’il fit entre chiisme alawite et chiisme safavide demeure plus actuelle que jamais. Elle dépasse l’Iran et parle à tout croyant confronté à la confiscation de sa foi par les institutions. Elle nous enseigne que le vrai combat religieux n’est pas contre l’Occident ou la modernité, mais contre l’inertie, le pouvoir, et la peur.

En fin de compte, Shariati fut un visionnaire et un tragédien. Visionnaire, parce qu’il pressentit que la révolution spirituelle pouvait sauver l’islam du désespoir. Tragédien, parce qu’il sut que toute lumière attire son ombre. La Révolution iranienne, issue de son souffle, fut aussi son tombeau. Mais sa pensée, telle une braise sous la cendre, continue de brûler. Car tant qu’il y aura des hommes pour redire avec Husayn, face aux empires et aux imposteurs : « Non, la dignité avant la servitude », l’esprit d’Ali Shariati ne cessera de vivre.

Khaled Boulaziz