En France, le pouvoir ne se prend pas seulement dans les urnes. Il se prépare dans les dîners fermés, les conseils d’administration, les cabinets ministériels, les banques d’affaires et les réseaux de la haute fonction publique. Le peuple vote ; d’autres sélectionnent, financent, orientent et recyclent.
C’est cette mécanique qu’Emmanuel Macron a rendue visible jusqu’à la caricature. Son parcours — Inspection des finances, banque Rothschild, Élysée, ministère de l’Économie, présidence de la République — n’est pas une anomalie. C’est le résumé d’un système où les frontières entre l’État, la finance et les grandes entreprises sont devenues presque fictives.
La France se présente comme une démocratie souveraine. Elle parle de République, de volonté populaire, d’intérêt général. Mais une question demeure : qui décide réellement lorsque les grandes orientations économiques, sociales et diplomatiques sont pensées par les mêmes cercles, au bénéfice des mêmes intérêts ?
Depuis plusieurs décennies, le pouvoir politique français s’est progressivement installé dans une dépendance structurelle à l’égard des milieux financiers. Cette dépendance ne passe pas nécessairement par des ordres directs ou des complots grossiers. Elle fonctionne plus subtilement : par la proximité sociale, la circulation des élites, le financement des carrières, la fabrication médiatique des réputations et l’intériorisation d’une même vision du monde.
Macron n’est donc pas seulement un président. Il est le produit achevé d’un régime où la compétence technocratique sert souvent de masque à la dépossession démocratique.
Macron, ou la fusion de l’État et de la finance
Le cas Macron est central non parce qu’il serait unique, mais parce qu’il expose avec une clarté brutale la trajectoire type de la nouvelle classe dirigeante française.
Formé dans les institutions les plus sélectives de l’État, passé par l’Inspection des finances, puis par la banque d’affaires Rothschild, il incarne cette génération de responsables pour qui la République n’est plus un espace de conflictualité populaire, mais un instrument de gestion au service d’une économie financiarisée.
Son ascension politique ne relève pas seulement du talent individuel. Elle s’inscrit dans un environnement où les réseaux comptent davantage que les partis, où l’adoubement des puissants précède souvent l’adhésion populaire, où les médias fabriquent la crédibilité avant que les citoyens ne soient appelés à confirmer le choix déjà préparé.
C’est là que se joue le vrai scandale démocratique : non pas dans l’existence d’une banque ou d’une carrière privée, mais dans la transformation de l’État en passerelle permanente entre intérêts publics et intérêts privés. La République devient alors un espace de circulation pour une caste qui passe du service de l’État au service du capital, puis revient gouverner au nom du peuple.
Les parrains discrets de la respectabilité politique
Aucun homme politique n’émerge seul au sommet de l’État. Il lui faut des relais, des protecteurs, des prescripteurs d’opinion, des faiseurs de crédibilité. Dans la France contemporaine, ces figures ne sont pas toujours élues. Elles appartiennent souvent au monde des affaires, de la haute administration, des médias, de la banque, du conseil ou de l’édition.
Alain Minc, Jacques Attali, Serge Weinberg, Bernard Mourad et d’autres incarnent, chacun à leur manière, cette zone grise où se fabrique l’autorité politique avant même que le peuple ne soit consulté. Ils ne sont pas nécessairement les chefs d’un complot. Ils sont plus efficacement les agents d’un système : celui où les mêmes cercles décident qui est sérieux, qui est moderne, qui est fréquentable, qui peut gouverner.
La violence de ce système tient précisément à son apparente normalité. Tout y semble légal, courtois, institutionnel. Les recommandations circulent, les postes s’ouvrent, les carrières s’accélèrent, les portes se ferment pour les uns et s’ouvrent pour les autres. Le pouvoir réel ne crie pas. Il murmure. Il conseille. Il place. Il légitime.
Ainsi se construit une démocratie sous tutelle, où le suffrage universel intervient souvent après que le champ des possibles a déjà été balisé par les puissants.
La banque d’affaires comme école du pouvoir
La banque d’affaires n’est pas seulement un métier. C’est une vision du monde. On y apprend que tout se vend, que tout s’achète, que toute décision peut être réduite à une opération, que toute entreprise peut être restructurée, découpée, fusionnée, cédée, valorisée. On y apprend surtout à regarder la société depuis le sommet.
Celui qui passe par cette école ne sort pas indemne. Il apprend le langage des marchés, la psychologie des grands actionnaires, les priorités des multinationales, les attentes des investisseurs. Il comprend vite que la politique, dans ce monde, n’est acceptable que si elle ne menace pas les profits.
C’est cette culture qui est entrée à l’Élysée avec Macron. Une culture de la transaction, de la fluidité, du management, du conseil, de la communication permanente. Une culture où l’État n’est plus d’abord le garant de la justice sociale, mais l’outil d’adaptation du pays aux exigences du capital mondialisé.
On appelle cela réforme. Mais, très souvent, il s’agit d’un transfert de pouvoir : du travail vers le capital, du Parlement vers l’exécutif, du citoyen vers l’expert, du service public vers le privé, de la souveraineté populaire vers les marchés.
Le vrai parti au pouvoir
La France a des partis politiques. Mais le vrai parti au pouvoir est plus profond qu’une organisation électorale. C’est le parti de la continuité financière. Il survit aux alternances, traverse les gouvernements, inspire les réformes, impose ses dogmes.
Ce parti n’a pas besoin d’affiches. Il a ses banques, ses cabinets d’audit, ses agences de notation, ses groupes de presse, ses think tanks, ses experts télévisés, ses anciens ministres reconvertis et ses hauts fonctionnaires disponibles. Il ne gagne pas toujours les élections, mais il gagne presque toujours les arbitrages.
C’est lui qui explique pourquoi les mêmes politiques économiques reviennent sous des emballages différents : baisse du coût du travail, privatisations, compression des dépenses publiques, flexibilisation, cadeaux fiscaux, recul de l’État social, obsession de l’attractivité, culpabilisation des pauvres et sanctuarisation des grandes fortunes.
Le peuple est appelé à choisir entre des visages. Mais les grandes orientations, elles, restent prisonnières d’un consensus fabriqué par les élites économiques.
La mystification de l’extrême droite
Dans ce décor, la montée de l’extrême droite joue un rôle ambigu. Elle inquiète, mobilise, occupe les écrans, polarise les débats. Elle devient le grand spectacle politique. On la dénonce le matin, on l’invite le soir, on la combat dans les discours tout en reprenant une partie de son vocabulaire dans les politiques publiques.
Mais cette agitation sert aussi de diversion. Pendant que l’espace médiatique se concentre sur l’extrême droite, les politiques économiques qui nourrissent la colère sociale se poursuivent. Pendant que l’on débat de l’identité, de l’immigration, de l’insécurité et du voile, la concentration des richesses avance. Pendant que le peuple est divisé horizontalement, le pouvoir reste verticalement capturé.
L’extrême droite est présentée comme l’ennemie absolue du système. Mais elle en est aussi le produit utile. Elle détourne la colère populaire de ses causes matérielles. Elle transforme la question sociale en question identitaire. Elle offre aux élites libérales un rôle confortable : celui du barrage moral, alors même qu’elles ont détruit une grande partie des protections sociales qui rendaient la démocratie vivable.
Le piège est là : faire croire que le choix se limite entre le libéralisme autoritaire du centre et le nationalisme réactionnaire de l’extrême droite. Deux impasses. Deux formes de dépossession. Deux manières de contourner la souveraineté populaire.
Les marchands de guerre et l’économie de la mort
La finance ne se contente pas d’orienter l’économie civile. Elle prospère aussi dans les logiques de guerre. Les conflits modernes ne sont jamais seulement idéologiques ou militaires. Ils sont aussi industriels, énergétiques, financiers.
Derrière chaque escalade, il y a des contrats. Derrière chaque crise, des budgets militaires. Derrière chaque peur, des marchés. L’industrie de l’armement vit de l’insécurité du monde. Elle n’a pas nécessairement besoin de provoquer directement les guerres ; il lui suffit qu’elles durent, qu’elles se multiplient, qu’elles deviennent la norme.
La France, grande puissance militaire, n’échappe pas à cette logique. Elle vend des armes, cultive des alliances stratégiques, participe à des interventions, défend ses zones d’influence, parle de paix tout en alimentant des équilibres de puissance. Dans ce système, la morale arrive toujours après les intérêts.
C’est pourquoi les discours humanitaires des puissances occidentales sonnent souvent faux. On condamne certains crimes, on relativise d’autres. On invoque le droit international ici, on l’oublie là. On parle de démocratie quand cela sert les intérêts géopolitiques, puis on ferme les yeux quand les contrats d’armement ou les alliances stratégiques sont en jeu.
La guerre est devenue une économie. Et dans cette économie, les peuples meurent pendant que les portefeuilles se remplissent.
Gaza, Ukraine, Moyen-Orient : la morale à géométrie variable
Le traitement occidental des guerres contemporaines révèle une hiérarchie indécente des vies humaines. Certaines victimes ont droit à l’émotion mondiale, aux sanctions, aux drapeaux sur les monuments, aux discours solennels. D’autres sont comptées froidement, discutées, relativisées, parfois même soupçonnées d’être responsables de leur propre mort.
Gaza a exposé cette faillite morale avec une brutalité particulière. Le massacre de civils y a trop souvent été recouvert par le vocabulaire de la défense, de la riposte et de la sécurité. Des quartiers entiers détruits, des enfants tués, des familles effacées, des hôpitaux visés, une population affamée : tout cela a été enveloppé dans le langage diplomatique de la prudence.
Cette prudence n’est pas neutre. Elle protège les puissants. Elle laisse le temps aux bombes de tomber. Elle transforme l’horreur en dossier. Elle permet aux gouvernements occidentaux de parler de paix tout en évitant de rompre avec leurs alliances.
La France officielle participe à cette ambiguïté. Elle condamne parfois, nuance souvent, s’indigne avec mesure, mais reste prisonnière de ses alignements stratégiques. Là encore, la souveraineté proclamée se heurte à la dépendance réelle : dépendance à l’ordre atlantique, aux marchés, aux industries de défense, aux équilibres diplomatiques dictés par les puissants.
Le précédent colonial : Alger, l’argent et la conquête
L’histoire de France rappelle que la conquête militaire et les intérêts financiers ont souvent marché ensemble. La prise d’Alger en 1830 ne fut pas seulement une opération militaire. Elle ouvrit une longue séquence coloniale faite de spoliations, de violences, de dépossession foncière et d’exploitation.
Comme dans toute entreprise impériale, les motifs officiels masquaient des intérêts matériels. Les expéditions coloniales avaient besoin de financements, d’intermédiaires, de banques, d’assurances, de réseaux commerciaux. L’armée ouvrait la route ; l’argent organisait ensuite la captation.
L’Algérie coloniale a été un laboratoire de cette alliance entre force militaire et prédation économique. On ne colonise jamais seulement avec des fusils. On colonise aussi avec des titres de propriété, des concessions, des banques, des compagnies, des lois d’exception et une administration chargée de transformer la violence en ordre légal.
Ce précédent historique est essentiel. Il rappelle que la finance n’est pas extérieure à la violence politique. Elle peut l’accompagner, la rationaliser, la rentabiliser. Là où le soldat conquiert, le financier consolide. Là où l’État impose, les intérêts privés récoltent.
Une démocratie sous contrôle social
Le pouvoir financier ne règne pas seulement par l’argent. Il règne aussi par le contrôle du langage. Il impose ses mots : réforme, modernisation, attractivité, responsabilité, compétitivité, réalisme budgétaire. Derrière cette langue apparemment technique se cache une offensive idéologique.
Quand on détruit un droit social, on parle d’adaptation.
Quand on affaiblit les services publics, on parle d’efficacité.
Quand on précarise les travailleurs, on parle de flexibilité.
Quand on favorise les grandes fortunes, on parle d’investissement.
Quand on impose l’austérité aux pauvres, on parle de sérieux.
Cette guerre des mots est décisive. Elle empêche les citoyens de nommer leur propre dépossession. Elle transforme les choix politiques en nécessités économiques. Elle fait passer l’injustice pour du bon sens.
C’est ainsi qu’un système devient hégémonique : non pas seulement en imposant sa force, mais en imposant son vocabulaire.
L’État contre le peuple social
Sous Macron, cette logique s’est radicalisée. Le pouvoir s’est présenté comme moderne, rationnel, européen, progressiste. Mais sur le terrain social, il a surtout imposé une verticalité brutale.
Réforme du travail, réforme des retraites, usage répété des outils constitutionnels de contrainte, mépris affiché pour les mobilisations populaires, répression des mouvements sociaux, criminalisation de certaines contestations : le macronisme a révélé le visage autoritaire du néolibéralisme français.
Lorsque le peuple refuse, on explique qu’il n’a pas compris.
Lorsque la rue se soulève, on parle d’ordre public.
Lorsque les syndicats contestent, on les marginalise.
Lorsque les citoyens votent mal, on réinterprète leur vote.
Lorsque le Parlement bloque, on le contourne.
Cette pratique du pouvoir n’est pas un accident de caractère. Elle découle d’une conception profonde de la politique : gouverner contre les résistances sociales au nom d’une vérité économique supposée supérieure.
Le peuple devient alors un obstacle administratif. Une masse à gérer. Une colère à canaliser. Une variable à discipliner.
Le mensonge de la souveraineté
La France parle beaucoup de souveraineté. Mais quelle souveraineté reste-t-il lorsque les choix économiques sont soumis aux marchés, lorsque l’industrie dépend de chaînes mondialisées, lorsque les politiques budgétaires sont contraintes par les dogmes européens, lorsque les grands groupes pèsent davantage que les citoyens ?
La souveraineté ne peut pas être seulement militaire ou diplomatique. Elle doit être sociale, économique, industrielle, alimentaire, énergétique, technologique. Or la France a abandonné une partie considérable de ces souverainetés au nom de la mondialisation heureuse, du libre-échange et de la financiarisation.
Les mêmes qui ont désindustrialisé le pays parlent aujourd’hui de réarmement industriel. Les mêmes qui ont privatisé les outils stratégiques parlent de patriotisme économique. Les mêmes qui ont sacrifié l’État social prétendent défendre la cohésion nationale.
Ce double langage ne trompe plus grand monde. La crise française n’est pas seulement une crise politique. C’est une crise de souveraineté réelle. Un pays qui ne contrôle plus son économie ne contrôle plus pleinement son destin.
Le peuple réduit au rôle de spectateur
La démocratie française fonctionne encore formellement. Il y a des élections, des campagnes, des débats, des institutions. Mais la substance démocratique s’est affaiblie. Le peuple est consulté, rarement écouté. Il est mobilisé, rarement respecté. Il est invoqué, presque jamais associé aux décisions essentielles.
Tout se passe comme si la démocratie était devenue une procédure de validation après coup. Les grandes orientations sont définies ailleurs, dans des lieux moins visibles que les assemblées élues : administrations centrales, cabinets, directions de grands groupes, institutions européennes, marchés financiers, cabinets de conseil.
La conséquence est explosive : les citoyens ne se sentent plus représentés. Ils voient bien que leur vote change peu de choses aux politiques économiques fondamentales. Ils comprennent que la colère sociale est absorbée, neutralisée, redirigée. Ils constatent que les gouvernants parlent en leur nom mais vivent dans un autre monde.
C’est dans cet écart que naissent l’abstention, la rage, le complotisme, le vote de rupture, le désespoir politique. Quand la démocratie ne produit plus de souveraineté réelle, elle ouvre la voie à toutes les aventures.
Le vrai combat : reprendre l’État aux puissances d’argent
Le problème central n’est pas l’existence de riches, de banques ou d’entreprises. Le problème est leur capacité excessive à orienter les politiques publiques, à neutraliser la souveraineté populaire et à transformer l’État en instrument de leurs intérêts.
Reprendre le pouvoir suppose donc de poser les vraies questions.
Qui finance les campagnes ?
Qui possède les médias ?
Qui conseille les gouvernements ?
Qui écrit les réformes ?
Qui profite des privatisations ?
Qui siège dans les conseils d’administration après avoir servi l’État ?
Qui décide des guerres, des contrats, des alliances, des priorités budgétaires ?
Qui gagne lorsque le peuple perd ?
Tant que ces questions seront reléguées au rang de radicalité excessive, la démocratie restera amputée.
La République ne peut pas être seulement un décor institutionnel. Elle doit redevenir un rapport de force populaire contre les féodalités économiques. Elle doit arracher l’État à la capture privée. Elle doit reconstruire la souveraineté sociale, protéger le travail, restaurer les services publics, limiter le pouvoir des oligarchies et rendre des comptes au peuple.
La République ou la finance
La France est à un point de rupture. Officiellement, elle débat de son avenir politique. En réalité, elle affronte une question plus profonde : la République peut-elle encore gouverner contre la finance, ou n’est-elle plus que son habillage institutionnel ?
Emmanuel Macron restera peut-être comme le symbole le plus pur de cette époque : un président né de la fusion entre haute administration, banque d’affaires, communication politique et affaiblissement des partis traditionnels. Mais il serait trop facile de réduire le problème à un homme. Macron est un symptôme. Le mal est plus ancien, plus vaste, plus enraciné.
Le vrai pouvoir n’est pas toujours celui qui parle à la télévision. Il est souvent celui qui écrit les règles du jeu, finance les carrières, possède les canaux d’information, transforme les crises en profits et pousse les États vers des choix qui ne sont jamais soumis au peuple.
La mystification de l’extrême droite, les guerres culturelles permanentes, les paniques médiatiques et les débats identitaires servent trop souvent à masquer cette réalité : la France est travaillée par une dépossession démocratique majeure. Le peuple vote, mais la finance gouverne. Le peuple souffre, mais les marchés exigent. Le peuple réclame justice, mais les élites parlent de réalisme.
Le combat décisif n’est donc pas seulement électoral. Il est historique. Il oppose la souveraineté populaire à l’hégémonie des puissances d’argent. Il oppose la République sociale à l’État privatisé. Il oppose la démocratie vivante à la gouvernance des conseils d’administration.
Tant que cette bataille ne sera pas nommée, la France continuera de tourner dans le même piège : changer de visages, conserver les mêmes maîtres, appeler cela alternance, puis s’étonner que le peuple n’y croie plus.
La République ne sera sauvée ni par les banquiers, ni par les communicants, ni par les marchands de peur, ni par les marchands de guerre. Elle ne pourra l’être que par une rupture démocratique réelle : celle qui rendra enfin l’État à ceux au nom desquels il prétend gouverner.
Khaled Boulaziz


