Le peuple iranien s’était levé pour « conquérir sa liberté au nom de Dieu », non pour « être gouverné au nom de Dieu ».
Abolhassan Bani Sadr
Dans la grande fresque de l’histoire iranienne, saturée de sang, de ferveur et de trahison, la figure d’Abolhassan Bani Sadr se dresse comme celle d’un intellectuel solitaire, un homme de foi et de raison pris dans le tourbillon d’une révolution qu’il avait rêvée lumineuse et qu’il vit s’assombrir sous la férule des mollahs. Premier président de la République islamique d’Iran, élu en 1980 à la faveur d’un immense espoir populaire, il incarne la brève parenthèse d’un islam politique humaniste avant que la théocratie ne referme sur l’Iran son manteau de plomb.
Né en 1933 à Hamedan, au cœur d’une famille pieuse et lettrée, Abolhassan Bani Sadr grandit dans un environnement où l’islam n’était pas seulement une croyance, mais une culture vivante, une éthique. Son père, un théologien respecté, lui inculqua très tôt la rigueur intellectuelle et la primauté de la justice sur la soumission. C’est dans ce terreau qu’il développa sa double passion : la foi et la pensée. Après des études en droit, en économie et en théologie à l’Université de Téhéran, il se heurta à l’autoritarisme du régime du Shah, symbole d’une modernisation importée et d’un despotisme technocratique. Révolté par la corruption morale et politique de la monarchie, il rejoignit la mouvance d’opposition intellectuelle qui mêlait marxisants, islamistes et nationalistes dans une effervescence anti-impérialiste.
Exilé en France dans les années 1960, Bani Sadr se plongea dans les études d’économie et de sociologie à la Sorbonne, tout en s’immergeant dans les débats politiques qui animaient la diaspora iranienne. C’est à Paris qu’il entra en contact avec les idées d’Ali Shariati, ce penseur incandescent dont il partageait la conviction qu’un islam vivant devait être un instrument d’émancipation, non de servitude. Ensemble, ils rêvaient d’un renouveau spirituel capable de rendre la dignité à l’homme musulman, étouffé entre le colonialisme occidental et la décadence de ses propres élites.
Lorsque la Révolution iranienne s’amorça à la fin des années 1970, Bani Sadr, fort de sa légitimité intellectuelle et de son aura morale, devint un proche collaborateur de l’Ayatollah Khomeiny, alors exilé à Neauphle-le-Château. À ses yeux, le vieux guide spirituel n’était pas encore le théocrate qu’il deviendrait, mais le symbole d’une révolte populaire contre la tyrannie. Ensemble, ils parlaient de justice, de liberté, d’égalité islamique. Bani Sadr espérait une république islamique démocratique, fidèle à l’esprit du chiisme alawite cher à Shariati, celui d’Ali et de Husayn — celui du refus de l’injustice.
L’architecte d’un rêve : la foi au service de la liberté
Au lendemain du départ du Shah en 1979, Bani Sadr rentra triomphalement en Iran. Il devint d’abord ministre des Finances, puis ministre des Affaires étrangères du gouvernement provisoire. Son rôle fut déterminant dans la structuration idéologique de l’État naissant : il voulait un islam de la responsabilité, non de la contrainte. Pour lui, la religion devait inspirer la politique sans jamais la dominer. Il rédigea des essais sur la liberté dans le Coran, sur l’économie islamique, et sur la démocratie spirituelle.
Le 25 janvier 1980, porté par un immense espoir, il fut élu premier président de la République islamique d’Iran avec plus de 75 % des voix. Son discours inaugural était clair : il promettait un État fondé sur la justice, l’indépendance et la dignité humaine. La Révolution devait être un moyen d’émancipation, non un outil de contrôle. Il affirmait que le peuple iranien s’était levé pour « conquérir sa liberté au nom de Dieu », non pour « être gouverné au nom de Dieu ».
Mais dès les premiers mois de son mandat, les signes de fracture apparurent. Les mollahs du Parti de la République islamique, emmenés par l’ayatollah Beheshti, entendaient instaurer une domination absolue du clergé sur la société. Pour eux, la Révolution devait déboucher sur la Velayat-e Faqih — la « tutelle du jurisconsulte », principe selon lequel un religieux suprême détient l’autorité politique au nom de la loi divine. Bani Sadr, héritier de Shariati et lecteur de Rousseau, y vit une trahison de la Révolution et une dérive vers un totalitarisme sacralisé.
Son islam était celui du dialogue et de la responsabilité, non celui du contrôle et du châtiment. Il se méfiait profondément du cléricalisme, qu’il considérait comme l’un des maux séculaires de la civilisation musulmane. « Le pouvoir religieux, disait-il, corrompt plus sûrement que le pouvoir séculier, car il prétend parler au nom de Dieu. »
Le divorce avec les mollahs : la République confisquée
À mesure que s’installaient les institutions de la République islamique, Bani Sadr comprit qu’il était devenu un étranger dans sa propre révolution. Tandis qu’il tentait de reconstruire l’économie ruinée et d’apaiser les tensions internes, les gardiens de la Révolution imposaient un climat de peur et d’obéissance. Les comités révolutionnaires, les tribunaux religieux et les milices islamiques étendaient leur contrôle sur toutes les sphères de la vie publique.
Son opposition à la mainmise du clergé devint frontale. Il refusa de céder à la propagande religieuse qui transformait les ministères en madrassas et les juges en mollahs. Il s’opposa à la répression contre les femmes, les minorités et les intellectuels. Il critiqua la montée en puissance du Corps des Gardiens de la Révolution islamique (les Pasdaran), qu’il voyait comme une armée parallèle au service d’une caste.
Lorsque éclata la guerre Iran-Irak en septembre 1980, Bani Sadr tenta de maintenir une stratégie défensive et de préserver l’autonomie de l’armée régulière. Les mollahs, eux, y virent une occasion de sacraliser le conflit, de transformer la guerre en croisade. Le front devint une extension du pouvoir religieux. Bani Sadr dénonça cette instrumentalisation de la souffrance populaire et accusa le régime de prolonger inutilement la guerre pour consolider sa légitimité révolutionnaire.
Khomeiny, irrité par ses critiques, le plaça sous surveillance. En juin 1981, sous la pression des mollahs et de leurs milices, le Parlement, à majorité cléricale, le destitua pour « incapacité politique » et « opposition à l’islam ». Banni du pouvoir, menacé de mort, Bani Sadr se réfugia dans la clandestinité avant de fuir l’Iran à bord d’un avion militaire. Son exil en France marqua la fin d’un rêve et le début d’une longue dénonciation.
L’exil : la conscience contre le pouvoir
Depuis Paris, Bani Sadr devint le témoin critique et inflexible de la dérive iranienne. Il publia plusieurs ouvrages où il analysait la confiscation de la Révolution, l’échec du modèle théocratique et la transformation de l’islam en instrument de terreur. Ses écrits, notamment Le Pouvoir et la Religion, L’État clérical, ou La Révolution iranienne en procès, furent autant de plaidoyers pour un islam humaniste, délié des chaînes du pouvoir.
Pour lui, la République islamique n’était plus qu’une théocratie militaire, gouvernée par la peur, les exécutions et la surveillance. Il dénonça la Velayat-e Faqih comme une hérésie politique, contraire à l’esprit même du Coran. En érigeant un clergé infaillible au-dessus du peuple, les mollahs avaient recréé la tyrannie du Shah sous une forme plus insidieuse : celle d’un pouvoir prétendument divin.
Bani Sadr prônait un retour à la liberté spirituelle : celle où chaque croyant reste responsable de sa conscience, sans médiation sacerdotale. Sa pensée prolongeait celle de Shariati et rejoignait, par certains aspects, celle de Mohammed Arkoun et de Malek Bennabi : un islam de la raison, de la justice et de la dignité.
Il affirmait que la Révolution iranienne avait trahi sa mission d’émancipation. Loin de libérer les peuples musulmans, elle était devenue une force déstabilisatrice pour tout le Moyen-Orient. Par sa politique d’exportation idéologique, l’Iran avait transformé la foi en stratégie, la solidarité en subversion. En soutenant des milices et des mouvements armés au Liban, en Irak, en Syrie ou au Yémen, le régime des mollahs avait semé le sectarisme et alimenté le chaos.
La prophétie accomplie : la Révolution devenue fléau
Les décennies qui suivirent donnèrent raison à Bani Sadr. Ce qu’il avait pressenti dès 1981 s’accomplit sous ses yeux : la Révolution islamique, jadis porteuse d’un souffle de justice, devint le moteur d’une hégémonie régionale fondée sur la manipulation des conflits confessionnels. Le chiisme alawite de la résistance fut remplacé par le chiisme safavide de la domination. L’Iran, au lieu d’être la lumière des opprimés, devint la main qui arme, divise et contrôle.
Pour Bani Sadr, la tragédie iranienne n’était pas seulement politique : elle était spirituelle. En érigeant un pouvoir au nom de Dieu, les mollahs avaient tué l’idée même de la liberté divine. Le croyant n’était plus sujet de sa foi, mais objet du contrôle. L’islam, au lieu d’être une force d’émancipation, devint l’alibi d’un empire.
Jusqu’à sa mort à Paris, en octobre 2021, Bani Sadr continua à alerter sur le danger d’un régime qui, sous couvert de piété, minait les fondements de la région et trahissait la promesse du Coran. Il demeura fidèle à son idéal : un islam de justice, de raison et de compassion, libéré de la tutelle du clergé et de la logique du pouvoir.
L’héritage d’un solitaire
Abolhassan Bani Sadr incarne la conscience tragique de la Révolution iranienne : celle d’un homme qui voulut unir la foi et la liberté, mais vit triompher la soumission. Sa vie est celle d’un prophète désavoué, d’un penseur exilé dont les avertissements furent méprisés avant d’être confirmés par l’histoire.
Il avait prévu que la théocratie transformerait l’Iran en forteresse assiégée, que l’islam politique dégénérerait en autoritarisme messianique, et que la région entière paierait le prix de cette perversion du sacré. Aujourd’hui, du Liban à Bagdad, de Damas à Sanaa, les débris du rêve révolutionnaire témoignent de la justesse de son diagnostic.
Bani Sadr fut l’un des derniers à croire que l’islam pouvait être la matrice d’une démocratie spirituelle. Il en fit une foi du courage : celle de parler contre les prêtres, de croire contre les dogmes. En cela, il reste non seulement un président trahi, mais un prophète oublié — celui qui avait compris que lorsque la religion épouse le pouvoir, c’est toujours Dieu qui devient esclave des hommes.
Khaled Boulaziz