Il y a des images qui blessent plus qu’un discours : un sourire trop appuyé, une main tendue dans une ruelle, un mot en dialecte glissé comme une friandise. Elizabeth Aubin, ambassadrice des États-Unis, s’est faite reine des apparitions, thaumaturge de proximité, prêtresse joviale d’une diplomatie-spectacle. Elle goûte aux plats populaires comme autrefois l’administrateur colonial jouait au paysan du cru, elle pose avec un mouton d’Aïd comme le missionnaire distribuant des sucreries, elle s’essaie au tamazight comme on endosse un costume de carnaval. Ce théâtre ambulant ne trompe que ceux qui veulent être trompés : derrière le masque folklorique, une mécanique implacable se déploie.
Et cette mécanique n’est pas américaine seulement, elle est d’abord algérienne. Car si le proconsul parade, c’est que la caste militariste, retranchée dans ses casernes dorées, a laissé le pays nu, abandonné de toute dignité diplomatique. La scène appartient à l’étrangère parce que les généraux, incapables d’offrir une image de nation, préfèrent qu’une puissance étrangère vienne occuper le vide. L’ambassadrice ne vole pas l’espace, on le lui offre, sur un plateau.
Chaque déplacement en wilaya ressemble à une inspection coloniale. De Tébessa à Oran, de Ouargla à Bordj, l’ambassadrice avance comme un gouverneur romain visitant les provinces, saluée par les notables, suivie par les caméras, relayée par des réseaux sociaux qui transforment la diplomatie en feuilleton. La République algérienne, réduite au silence, devient le décor muet d’un spectacle étranger. L’usage diplomatique voudrait discrétion, réserve, présence mesurée : ici, l’on assiste à une inversion des rôles, où l’ambassadeur supplante le ministre, où la mission étrangère se confond avec la gouvernance nationale.
Le théâtre de la proximité culturelle n’est que la façade d’un projet bien plus dur. Derrière les selfies, il y a les généraux américains de l’Africom qui signent des mémorandums de défense avec les leurs. Derrière les plats populaires, il y a Chevron et ExxonMobil qui lorgnent sur le gaz de schiste, prêts à extraire jusqu’aux entrailles du désert. Derrière les mots doux en arabe ou en tamazight, il y a l’anglais imposé comme unique horizon pour une jeunesse privée de projet national. L’illusion de tendresse couvre la brutalité des pactes.
Le tragique est là : l’Algérie fut jadis capitale du refus, haut-lieu du Tiers-Monde insurgé, sanctuaire des peuples en lutte. Aujourd’hui, elle se réduit à une scène folklorique où l’on applaudit les escapades d’un proconsul yankee. La mémoire de 1962 pèse comme un reproche muet : à quoi bon des martyrs, si l’indépendance est vendue au détail à chaque entreprise étrangère, si l’honneur se mesure au nombre de visites d’un ambassadeur souriant ? Le pays qui parlait au monde entier n’a plus rien à dire à lui-même.
Car le problème n’est pas Elizabeth Aubin : elle joue sa partition avec talent, et l’empire sait choisir ses metteurs en scène. Le problème est ce vide abyssal, creusé par la junte militaro-sécuritaire qui confisque la souveraineté comme on confisque un héritage pour le dilapider. Les prisons sont pleines d’opposants, les rues pleines de désespérés, et les palais pleins de généraux qui croient sauver leurs trônes en ouvrant les portes à Washington. Ils se pensent stratèges, ils ne sont que figurants d’une tragédie écrite ailleurs.
La diplomatie de façade dissimule mal le troc honteux : un peu de reconnaissance américaine contre beaucoup de soumission intérieure. La stabilité régionale contre la disparition de toute stabilité nationale. Un parapluie militaire contre l’étouffement d’un peuple. L’histoire est ancienne : le colon donnait jadis des écoles et prenait la terre ; aujourd’hui, l’empire donne des « Corners » et prend le gaz. L’habillage change, la logique demeure.
L’ambassadrice séduit une jeunesse affamée de perspectives ; elle distribue de l’anglais comme une monnaie d’avenir, alors que l’État distribue des procès-verbaux et des convocations. Là où les généraux ne savent offrir que la peur, le proconsul offre des horizons, même factices. La jeunesse regarde vers elle parce qu’elle ne trouve plus rien à attendre de ses propres dirigeants. Le scandale n’est pas que l’Amérique charme, mais que l’Algérie se taise.
Et Gaza, étranglée sous les bombes, vient ajouter son ombre. Car comment comprendre que l’Algérie officielle, qui se prétend toujours championne des causes justes, laisse l’ambassadrice américaine occuper ses écrans alors que Washington arme le bourreau israélien ? Comment comprendre que la décision de Trump sur le Sahara occidental reste intacte et que l’on se contente de murmurer quelques formules onusiennes ? Le silence est une complicité, et la complicité un reniement.
Le spectacle Aubin est donc un miroir : il reflète moins la puissance américaine que la déréliction algérienne. Ce pays n’a pas été conquis de l’extérieur, il a été abandonné de l’intérieur. L’ambassadrice n’occupe pas la scène par force, mais par vacance. Elle danse sur une place désertée par ceux qui auraient dû en être les gardiens. L’indépendance a été dilapidée par ceux qui en faisaient profession.
Et le peuple, dans ce théâtre sinistre, reste otage. Otage d’une caste qui l’étouffe, otage d’un empire qui le charme, otage d’une mémoire transformée en slogan. On croit voir de la vitalité, on ne voit que la servitude consentie. L’Algérie n’est plus un acteur, elle est devenue un décor.
Elizabeth Aubin sourit, les caméras filment, les généraux acquiescent. Le rideau se lève, la tragédie continue.
Khaled Boulaziz

